Estampe aquarellée de Jacques de Sève

L’Histoire Naturelle, générale et particulière

En 1739, Buffon devient Intendant du Jardin du Roy, actuel Jardin des Plantes et Muséum national d’histoire naturelle.
En 50 ans de règne, Buffon doublera la superficie du Jardin et en fera l’un des établissements le plus important d’Europe, si ce n'est le premier.

 

La tâche principale de Buffon restera néanmoins l'écriture d'un inventaire des collections du Cabinet du Roi qui prend rapidement la forme d'une œuvre bien plus ambitieuse : l’Histoire Naturelle, générale et particulière. Il lui faudra dix ans de travail avant que les trois premiers volumes paraissent en 1749.

 

Dans le Journal des Savants de 1749, Buffon annonce son projet au public : une histoire naturelle en quinze volumes, complète, des animaux à l’homme. Il est précisé que l’ouvrage sera fait « suivant les vues et par les ordres de M. le comte de Maurepas ».
Concernant sa méthode de travail, les indices sont minces. Des assistants lui préparaient très certainement des résumés d'ouvrages à partir desquels Buffon pouvait construire ses théories qu'il vérifiait de manière expérimentale. Buffon confie également une partie des textes à des co-auteurs : Louis-Jean-Marie Daubenton, Guénaud de Montbeillard, l'abbé Bexon... Buffon, qui avait peur de s'ensevelir sous les papiers, a légué peu de manuscrits préparatoires à l'Histoire naturelle. Les rares documents conservés à la Bibliothèque centrale du Muséum national d’histoire naturelle sont passionnants en ce sens et montrent à la fois les très nombreux allers-retours avec les co-auteurs de l'ouvrage mais aussi les ratures, réécritures et écarts existants entre les documents manuscrits et les textes imprimés.

 

 

Premier Discours : « De la manière d’étudier et de traiter l’Histoire Naturelle »

 

Le Premier Discours tente de  définir la place de l'homme face à la Nature et face à Dieu. Dans un langage admirablement calculé pour respecter, au moins en apparence, le caractère divin de la Création, il pose la dangereuse question : existe-t-il un ordre dans la Nature ?

 

Pour Buffon, toute méthode de classification est vouée à l’échec. Il faut donner « la description exacte et fidèle de chaque chose ».
De ces descriptions naîtront par la suite des comparaisons qui permettront d’établir des correspondances entre les animaux.

 

Buffon dans son introduction semble avoir calculé son discours de manière à se faire le plus d’ennemis possibles dans le monde savant. Aux mathématiciens, il affirme l’inutilité pratique des mathématiques (c’est une abstraction qui cache la réalité observable).
Aux observateurs minutieux, il reproche de ne pas savoir aller plus loin que leurs descriptions. Aux classificateurs, il dénonce l’arbitraire et la vanité de leurs méthodes. Cela fait beaucoup de monde et beaucoup d’académiciens !

 

De plus, il place l’homme au centre de la Nature.

 

 

Histoire et théorie de la Terre

 

Buffon publie, en 1749 et 1778, deux mémoires, Théorie de la Terre puis Époques de la Nature. Ces textes fondateurs rassemblent et résument toutes les idées qui ont préoccupé, voire obsédé Buffon pendant les vingt dernières années de sa vie. Buffon y décrit des théories expérimentales nouvelles qui reculent l'Age de la Terre à plus de 75.000 ans.

 

Au milieu du XVIIIe siècle, l’âge officiellement admis pour la Terre est de 4004 av. J.-C. Certes, de nombreux savants sont sceptiques. Mais ils n’osent mettre en cause frontalement la chronologie traditionnelle : d’une part, par crainte de la censure ; d’autre part, parce qu’ils ne voient pas comment proposer une datation alternative sur des bases scientifiques.

 

Buffon part du postulat que la Terre possède une chaleur propre résultant du moment où elle a été arrachée du Soleil
(théorie de 1749 : une comète a heurté obliquement le soleil et en a chassé environ la 650° partie de la matière).

 

Depuis cet événement, la Terre s’est refroidie. Comment et à quelle vitesse ? Si on pouvait le savoir, on pourrait alors dater la naissance de la Terre.

 

C'est ce qu'il s'attache à faire dans son expérience « sur le progrès de la chaleur ». En fait, il s’agit d’étudier des temps de refroidissement. Son expérience est basée sur des boulets de fer de diamètres différents. Chaque boulet est chauffé à blanc puis porté dans une cave à température constante où l'on mesure le temps de refroidissement. Comme on ne peut utiliser de thermomètres, on a « cherché à saisir deux instants dans le refroidissement, le premier où les boulets cessaient de brûler », c’est-à-dire le moment où on peut les toucher et les tenir avec la main pendant une seconde, sans se brûler, le second, celui où le boulet refroidi atteint la température de la cave, ce que l’observateur vérifie en touchant à la fois le boulet refroidi et un boulet témoin qui n’a pas été chauffé. Le but était de vérifier une assertion de Newton : un globe plus gros refroidit proportionnellement plus vite qu’un globe plus petit. La légende locale veut que Buffon employât des femmes à la peau sensible pour faire ces mesures !

 

Dès la fin des premières expériences, il extrapole ses résultats pour calculer « avec Newton combien il faudrait de temps à un globe gros comme la Terre pour se refroidir » et arrive à 74 047 ans qu’il affine à 74 832 ans en prenant en compte que le soleil a continué à chauffer la terre pendant son refroidissement.

 

Dans les manuscrits des Époques de la Nature, Buffon hésite et avance un âge beaucoup plus ancien pour la Terre, jusqu’à 10 millions d’années. Il a préféré s’en tenir à une valeur relativement modeste, peut-être parce qu’il ne pouvait lui-même concevoir des durées aussi longues.

 

Malgré ses erreurs et la faible valeur qu’il retient (rappelons que l’on estime aujourd’hui l’âge de la Terre à 4,5 milliards d’années),
son apport est considérable : non seulement il fait éclater le cadre chronologique traditionnel en multipliant par plus de dix le chiffre donné par les théologiens, mais surtout il montre qu’il est possible d’aborder cette question réputée jusqu’alors inaccessible par une approche physique et expérimentale. Son audace ouvrira la voie à d'autres...

 

 

Histoire des animaux

 

L’Histoire des animaux, au début du tome II, va quant à elle susciter immédiatement des controverses passionnées à travers toute l’Europe dont l’écho va retentir jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Son histoire des animaux préfigure une « biologie animale » où même une biologie tout court puisque les végétaux jouent un rôle dans sa réflexion.

 

Pour Buffon, il y a au départ une unité du monde vivant. Animaux et végétaux possèdent la faculté de se reproduire. Il introduit néanmoins une hiérarchie qui va de l’homme à l’animal et de l’animal au végétal. Buffon énonce pour la première fois sa définition de l’espère animale : « On doit regarder comme la même espèce celle qui, au moyen de la copulation, se perpétue et conserve la similitude de cette espèce, et comme des espèces différentes celles qui, par les mêmes moyens, ne peuvent rien produire ensemble ».
C’est le principe « d’interfécondité ».

 

Donc les êtres vivants se reproduisent. La formule même exclut le créationnisme et la préexistence. Pour la reproduction, Buffon explique que « dans chacune des deux liqueurs séminales, il y a de petits corps organiques qui ne peuvent toutefois se développer que lors du mélange des deux liqueurs », ce qui induit que l’animal doit avoir achevé sa croissance pour se reproduire et ce qui explique les ressemblances entre enfants et parents. Nous sommes ici aux prémisses de la génétique, c’est-à-dire de la science de l’hérédité.

 

 

L’Histoire naturelle de l’Homme

 

L’homme est présent dès les premières pages de l’Histoire Naturelle. L’homme cherchant à connaître la Nature dans laquelle il est immergé, l’homme soumis aux limites que lui imposent ses organes des sens incapable d’atteindre, dans sa connaissance de la Nature, une certitude qui soit autre chose qu’un très haut degré de probabilité, l’homme enfin qui se met volontairement au centre du monde, se place au sommet de l’échelle des êtres, et décide d’organiser sa découverte du vivant par cercles concentriques, en commençant par ce qui lui est le plus proche et le plus familier (il classera les animaux en fonction de leur proximité avec l’homme).

 

Le dernier chapitre de l’Histoire Naturelle de l’homme est le plus célèbre, et celui qui a le plus retenu l’attention des historiens, en raison principalement de sa conclusion sur l’unité de l’espèce humaine : « Tout concourt à prouver que le genre humain n’est pas composé d’espèces essentiellement différentes entre elles, qu’au contraire il n’y a eu originairement qu’une seule espèce d’hommes qui, s’étant multipliée et répandue sur toute la surface de la terre, a subi différents changements par l’influence du climat, par la différence de la nourriture, par celle de la manière de vivre (…) il est très probable que les variétés disparaîtraient peu à peu, et avec le temps, ou même qu’elles deviendraient différentes de ce qu’elle sont aujourd’hui, si ces mêmes causes ne subsistaient pas, ou si elles venaient à varier dans d’autres circonstances et par d’autres combinaisons. »

 

Affirmer l’unité de l’espèce humaine est un geste d’une portée philosophique considérable. Buffon préfigure en ce sens les théories du transformisme et de l'évolution qui seront développées au XIXe siècle par Lamarck et Darwin.

 

 

Le principe de « dégénération »

 

Pour Buffon, il est possible qu’une forme se modifie. C’est l’homme et le climat qui peuvent faire dégénérer les espèces. Le jeune animal est soumis « dans un âge tendre et faible » aux influences du climat et de la nourriture qui affectent son développement et modifient sa nature. Il transmettra à sa descendance les modifications ainsi induites. Buffon décrit ici ce qu’on appellera plus tard l’hérédité des caractères acquis. Mais pour Buffon, il n’y a dégénération qu’à l’intérieur d’une même espèce.

 

Buffon semble guidé par le sentiment profond, et d’abord philosophique, qu’en transformant à son profit les espèces sauvages, l’homme les appauvrit et les dénature. Mais il se contredit sans cesse, tantôt admirant l’homme d’avoir « cultivé » la Nature, tantôt l’accusant de la faire « dégénérer ».

 

Mais il y a plus. Non seulement certains animaux sont « changés souvent au point d’être méconnaissable », mais certains ont purement disparu. L’idée que l’histoire de la Nature puisse effacer l’œuvre de la Création est totalement sacrilège !

 

 

Réception critique des premiers volumes

 

Les trois premiers volumes de l’Histoire Naturelle sont un succès immédiat. Le premier tirage  (imprimé aux frais du Roi) est épuisé en six semaines. Nous ne connaissons pas le nombre exact d’exemplaires publiés au premier tirage. Les historiens l’évaluent entre 500 et 1000. Le succès de l’Histoire Naturelle se maintiendra tout au long de la publication de l’œuvre. Il est l’ouvrage le plus répandu du XVIIIe siècle, devant l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

 

La Sorbonne, c’est-à-dire la Faculté de Théologie de Paris, se devait de s’emparer de ce cas litigieux. Ne pas réagir, c’est s’exposer aux critiques virulentes des jansénistes. Condamner un livre sorti de l’Imprimerie Royale, œuvre d’un haut fonctionnaire, c’est s’exposer au ridicule. Le 12 mars 1751, Buffon affirme ainsi dans un courrier à la Faculté, n’avoir présenté ses théories « que comme une pure supposition philosophique » et s’engage à publier sa correspondance avec la Sorbonne dans les prochains volumes. Cet acte servira ainsi pendant près de 30 ans de sauf-conduit et de protection contre toute accusation officielle d’irréligion. Trente ans pendant lesquels Buffon ne cessera de republier les textes incriminés sans y changer un mot !

 

 

Les quadrupèdes, 1753 - 1767

 

De 1753 à 1767, Buffon publie, avec Daubenton, douze volumes sur les quadrupèdes, soit environ 6000 pages et plus de 400 espèces décrites. On comprend dès lors que Buffon ait considéré le génie comme « une plus grande aptitude à la patience ». Les espèces animales vont apparaître les unes après les autres dans l’ordre de leur proximité à l’homme: animaux domestiques, animaux sauvages.

 

Très tôt apparaissent les éléments d’une vue synthétique de la Nature vivante. Buffon n’oublie pas que ses lecteurs ne seront pas tous des naturalistes, d’où de longs développements sur l’élevage, voire les maladies des animaux domestiques et les soins à leur apporter.

 

Beaucoup d’observations sont faites d’après nature, à la Foire Saint-Germain (rhinocéros…) à la Ménagerie du Roi à Versailles... Les spécimens qui lui parviennent du monde entier au Jardin du Roy contribuent également à la réussite de l’entreprise. Il est difficile d’imaginer le travail qu’a exigé la rédaction de l’Histoire Naturelle ne fût-ce que pour identifier les animaux.

 

Buffon indique pour chaque article le nom retenu par la nomenclature savante, celui des naturalistes anciens et modernes mais également le nom vulgaire dans plusieurs langues qu’il francise et qui pour certains sont entrés dans la langue française : tamanoir, jaguar, couguar…

 

La description est un art où Buffon excelle. Pour le cerf : « Sa forme élégante et légère, sa taille aussi svelte que bien prise, ses membres flexibles et nerveux, sa tête parée plutôt qu’armée d’un bois vivant (…), sa grandeur, sa légèreté, sa force, le distinguent assez des autres habitants des bois. »

 

 

L’Histoire Naturelle des oiseaux, 1770 : la nature en couleur

 

A la fin de l’Histoire Naturelle des quadrupèdes, Buffon s'est déjà attelé à la rédaction de l'Histoire naturelle des Oiseaux qui va constituer une étape décisive dans l'histoire de l'ornithologie et de l'illustration scientifique.

 

 

Les estampes aquarellées de l'Histoire naturelle des Oiseaux

 

Devant l'ampleur que nécessiterait la description des multiples nuances qui caractérisent chaque oiseau (spécimen mâle, femelle, juvénile), Buffon décide d'accorder encore plus de place et d'importance aux illustrations. Il confie leur réalisation au bien-nommé François-Nicolas Martinet (1731-1800). Ingénieur de formation, Martinet est nommé en 1756 graveur au Cabinet du Roi. Il est réputé pour le réalisme de ses composition et a déjà participé à l'Encyclopédie de Diderot. Au total, ce sont 1008 planches en couleurs, dessinées et gravées, et représentant 1239 espèces ornithologiques, qui sont éditées : 973 représentent des oiseaux et, curieusement, 35 représentent des insectes, amphibiens ou coraux.

 

Buffon lui-même considère que « la collection de nos planches coloriées l’emportera sur toutes les autres par le nombre des espèces, par la fidélité des dessins, qui tous ont été faits d’après nature, par la vérité du coloris, par la précision des attitudes ; on verra que nous n’avons rien négligé pour que chaque portrait donnât l’idée nette et distincte de son original ».

 

Martinet va en effet bénéficier des collections du Cabinet du Roi et utiliser des oiseaux morts dont les viscères ont simplement été remplacées par de la paille. Martinet travaille donc avec un matériau auquel ses prédécesseurs n'ont jamais eu accès.

 

Ces estampes aquarellées sont réservées à une publication de luxe. L'édition « courante » au format in-4 sera intégrée à l'Histoire naturelle (volumes 16-24) et les gravures en noir et blanc, au nombre de 262, sont réalisées par l'autre grand illustrateur de l'Histoire naturelle, Jacques de Sève (17??-1788).

 

Martinet a opté à chaque fois pour une composition simple : généralement un seul oiseau est représenté par page, peint sur le sol ou perché sur une branche. Un liseré jaune encadre chaque planche, mettant sobrement en valeur le sujet représenté.

 

On sait que cette entreprise a dû occuper près de 80 ouvriers pendant près de dix ans. Afin de s'assurer de l'homogénéité des couleurs entre les différents multiples – on pense que ces planches ont été tirées à 600 exemplaires, ce qui représente au final près d'une demi million d'estampes – l'atelier était supervisé par « Daubenton le jeune » qui veillait au processus de colorisation. Ces chefs-d’œuvre de l'illustration naturaliste, rapidement vendus à l'unité conservent également de nos jours toute leur valeur scientifique puisqu'y figurent des espèces disparues depuis, ce qui en fait un document précieux pour les ornithologues actuels.

 

 

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